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PAROLES

TOUTES NEUVES

POUR UN CABARET

CONTEMPORAIN

La convention qui lie Monique Hervouët et la CRAC Compagnie pour 3 ans a été définie autour d'une priorité : le répertoire contemporain. Le succès du précédent spectacle (hors convention) : " MORT ACCIDENTELLE D'UN ANARCHISTE " de Dario FO a confirmé la ligne artistique de l'équipe : une aptitude généreuse pour le comique, au service de propos lucides et acérés sur notre environnement social et politique.

DEUX AUTEURS CONTEMPORAINS …

REMI DE VOS et JEAN-PIERRE SIMEON
En marge d'un travail d'écriture dramatique plus conventionnelle, ces auteurs ont eu tous les deux la tentation de s'essayer à la forme courte ( " sketchs ", " monologues ", " chansons "…), de constituer un programme thématique pouvant entrer dans le cadre d'une représentation, destinant consciemment ou non ces " montages " à la forme cabaret . Ainsi sont nés " Débrayage " de Rémi De Vos d'une part, " Le petit ordinaire " (cabaret macabre) et " Les soliloques " de Jean-Pierre SIMEON, d'autre part.
Avec leur accord - et leurs encouragements- notre projet parie sur le mariage de leurs écritures respectives, offrant ainsi deux tonalités différentes pour des thématiques voisines et une théâtralité commune

POUR UNE FORME QUI A MARQUE L'HISTOIRE DU THEATRE

Depuis le Moyen Age, le cabaret se définit comme un lieu de distraction populaire qui associe diverses attractions à la fonction de débit de boisson. Le dispositif fait du spectateur l'objet d'une séduction directe.
Différents artistes complètent le genre au XXe siècle : chansonniers, poètes, danseuses de revue, vedettes de music hall, jusqu'à voir naître le café-théâtre dans les années 1970.
Mais la légende du cabaret est née à Berlin. Lié à la crise profonde de la société allemande entre les deux guerres, il s'y exprime le désarroi d'une époque qui en fit un lieu de contestation et d'évasion. L'avant-garde y côtoiera le talent des satiristes dans une étonnante alchimie d'humour, de folie et de désespoir.
Au cabaret, le premier " argument " c'est la prise de parole elle-même.

Soudain, dans une assemblée qui n'a rien d'un public anonyme, une personne s'avance et parle… L'adresse directe, autant que la proximité charnelle de l'auditoire, éclaire l'incarnation d'un étrange trouble poétique. Ici, l'illusion joue de manière nouvelle avec la vérité de la représentation.
Rémi DE VOS, et Jean-Pierre SIMEON ont en commun d'explorer cette forme particulière de prise de parole théâtrale pour dessiner, d'un fragment à l'autre, un panorama très sensible de petites vies d'aujourd'hui.

" Mort aux boulevards Monsieur
Mort aux avenues et mort aux places
Ca sent le grand et le triomphe
C'est trop d'espace pour les seuls
Pour ceux qui ne sont qu'un
Les seuls Monsieur vous savez donc pas
Ce que c'est c'est moi "
(Jean-Pierre SIMEON)
Qu'est-ce que - hein ?
Qu'est-ce que je vais dire ?
Qu'est-ce que je vais pouvoir dire ?
Pour leur tirer la tête en l'air
A tous ceux-là "
( Jean- Pierre SIMEON)

Il n'est pas nouveau de constater que c'est du côté de l'économie que vibre le tragique contemporain.

Dans l'asservissement au travail, l'errance du chômage, l'écart entre riches et pauvres, la dépendance consumériste, réside l'essentiel de nos souffrances, colères et humiliations.
Les silhouettes qui peuplent ce cabaret déclinent leur identité sur les barreaux de l'échelle de l'économie libérale. De l'exclusion au ras du macadam aux hautes sphères de la finance internationale. SDF, cadres fraîchement licenciés, directeur des ressources humaines ou patron d'un groupe aux 500 000 actionnaires, constituent en quelque sorte un " point " dramaturgique sur notre environnement quotidien.
Le sujet est trop grave ou trop neuf pour la dérision. Nous sommes dans la satire âpre chez De Vos, dans une langue à vif à fortes poussées poétiques chez Siméon.

Le cabaret offre au spectateur un statut différent. Il n'est plus dans une anonyme obscurité, isolé du plateau ; il fait partie intégrante de l'espace scénique. Sa présence est active puisqu'elle devient le " cadre " de la prise de parole et parfois même le " décor " des situations. Attablé devant un verre, il est accueilli en " habitué " de la maison, comme " coopté " au sein d'une famille extravertie venue de la rue pour déverser joies, peines, colères et étonnements. Dans cet espace de présences partagées, où la parole frôle le spectateur, se retrouve le goût précieux pour la confidence, pour la frénésie parfois cabotine du témoignage.

Le cabaret contemporain proposé ici n'offre pas une succession de numéros spectaculaires isolés, mais plutôt des instants de théâtre que relie un désir intense de prise de parole suscité par la proximité d'un auditoire convivial. Quelques chansons a capella, d'hier ou d'aujourd'hui… Du vin rosé, très frais. Et puis quelques fantômes : Marx, Victor Hugo…au cas où l'Histoire se répéterait.

UN DISPOSITIF SCENIQUE

La salle d'un cabaret vétuste et vieillot. Des tables de bois accueillent, sous des guirlandes d'ampoules nues 5 ou 6 spectateurs chacune. En face, un petit théâtre désuet : le plateau est un tréteau de bois. Un cadre de scène jadis joyeusement peint est orné d'ampoules nues. Le fronton porte encore lisiblement la mention " Liberté, Egalité, Fraternité ", autrefois rutilante. Le rideau de scène est cramoisi. Tout cela peut donner l'impression d'un théâtre aux armées, d'une certaine obstination à distraire malgré le dénuement.
Le projet s'adresse à des salles totalement vides ou à des grands plateaux pouvant accueillir les spectateurs.
Fiche technique sur demande. Adaptation possible à diverses configurations.

EXTRAIT (…)
La DRH : Bien. Quelle fonction exerciez-vous lors de votre dernier emploi ?
Le premier : Chtroumpf… au village.
La DRH : Quel genre de chtroumpf ?
Le premier (bombant le torse) : Chtroumpf costaud !
La DRH : Très bien. ( Elle prend note) Chtroumpf costaud. Que s'est-il passé ?
Le premier : Suppression d'effectif.
La DRH : Chtroumpf chômeur alors ?… Je plaisante. Nous devons nous efforcer de désamorcer en permanence les situations conflictuelles dans les entreprises et l'humour est un outil remarquable lorsqu'il s'agit de gérer du potentiel humain.
Le premier : Je comprends.
La DRH. Je suis certaine que vous me comprenez. (au second )Bien. A vous. Quelle fonction exerciez-vous lors de votre dernier emploi ?
Le second : Donald. Eurodisney…
La DRH ( prend note) : Donald. Que s'est-il passé ?
Le second : Marre du canard.
La DRH : Bien… Que voulez-vous dire ?
Le second : Au bout d'un moment, j'en ai eu marre.
La DRH : Que voulez-vous dire ?
Le second : J'en ai eu ma claque.
La DRH : Qu'entendez-vous par-là ?
Le second : Je ne pouvais plus continuer.
La DRH : Vous voulez dire que vous êtes parti de vous-même ?
Le second : Oui
La DRH : Vous voulez dire que vous avez quitté votre emploi de vous-même ?
Le second : C'est exactement ce que je veux dire. Canard, ça ne m'intéressait plus.
La DRH : Ca ne vous intéressait plus ?
Le second : Non
La DRH : Je vous rappelle que les postes à pourvoir sont à caractères robotroniques et qu'il vous faut pour cela être… déguisés si je puis dire en… comment dirais-je ? En lapin, il n'y a pas d'autre mot. Nous sommes bien d'accord ?
Le second : Ca me changera du canard.
(…)

Rémi De Vos. " Débrayage " " Moi, je préfère, contre le mensonge universel, écrire petit, écrire troué. Ca me paraît plus juste, plus exact.
A tel point que tous les auteurs de petites formes m'apparaissent comme des camarades : Cami, Valentin, Gombrowicz, Dubillard. Une lignée souterraine de résistants, voilà.
Résistance à l'effroyable mensonge de la totalité, à la mobilisation totale. A tous les discours de maîtrise. Résistance par le mineur - dialogues, cabaret, cirque, music-hall, opérette.

Olivier CHAPUIS - " De la forme courte comme résistance ". Les cahiers de Prospéro 10